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mardi 28 avril 2026

Quand le fisc a un impact sur la patinoire



La date limite pour soumettre ses rapports d’impôt approche à grands pas. L’avez-vous fait? 

Comme n’importe qui d’autres, les joueurs de hockey doivent payer des impôts et considérant leurs importants salaires, l’aspect fiscal compte. 

Je ne veux pas minimiser la bonne gestion des équipes qui ont gagné la Coupe Stanley, ni minimiser l’incompétence de certains qui n’avaient pas besoin du fisc pour les caler, mais certains faits demeurent. La Coupe a été remporté cinq fois lors des six dernières années par une équipe qui opère dans un état qui ne perçoit pas d’impôt (Lightning x 2, Golden Knights x 1 et Panthers x 2). Pendant ce temps, aucune équipe canadienne n’a levé le précieux trophée depuis plus de trente ans. Dans une période où plusieurs joueurs choisissent leur destination en devenant autonome, une fiscalité favorable est un avantage non-négligeable. 

La question n’est toutefois pas nouvelle. En novembre 1981, le gouvernement fédéral avait un déficit colossal, pendant que l’économie souffrait. Le ministre des finances, Alan MacEachen voulut aller chercher des revenus tout en montrant qu’il allait faire disparaître des échappatoires fiscales pour les plus nantis. Parmi celles-ci, il y avait les rentes d’étalement et les paiements différés, deux stratégies très utilisées par les sportifs. 

À Québec, le capitaine était Robbie Ftorek, le seul américain de l’équipe, qui disait aimer la ville. Dans son cas, ceci s’ajoutait à une situation déjà compliquée et mal planifiée. 

Pour le Canada, il était citoyen américain, mais résident canadien, parce qu’il avait une maison à Sillery. Pour les États-Unis, il était aussi résident, parce qu’il avait aussi une maison à Boston et une autre à Phoenix. 

À tout ceci, il fallait ajouter les gourmands impôts québécois. Le gouvernement du Québec était aussi en difficulté et le budget Parizeau avait fait mal. 

La situation de Ftorek était si désespérée que s’il ne quittait pas le Canada avant la fin de 1981, il aurait dû déclarer faillite. 

L’entraîneur Michel Bergeron aimait beaucoup le leadership de Ftorek dans la chambre et aurait préféré le garder, mais le directeur-gérant Maurice Filion accepta d’accommoder son capitaine. Il fut échangé aux Rangers le 30 décembre contre Jere Gillis et Dean Talafous. Il faut toutefois dire que Ftorek avait en poche un contrat pour encore trois ans pour 250 000$ annuellement, ce qui en faisait l’un des plus hauts salariés de l’équipe. Pourtant, l’année précédente, sa production de 24 buts le plaçait derrière Peter et Anton Stastny, Michel Goulet et Jacques Richard. Et lors de l’année en cours, Ftorek, n’en avait qu’un seul à sa fiche. Son départ permettait de rééquilibrer la situation. 

En allant à New York, Ftorek allait rejoindre Herb Brooks, qui avait été l’entraîneur de l’équipe olympique américaine qui avait surpris le monde en gagnant la médaille d’or à Lake Placid, en 1980. 

L’histoire ne se termine toutefois pas là. Talafous, un autre américain, refusa d’aller à Québec et préféra prendre sa retraite. La ligue statua finalement qu’il serait remplacé par Pat Hickey. Bien qu’il assura qu’il n’avait rien contre Québec, lui dont la mère était originaire de Trois-Rivières, il prit du temps à se rapporter et envisagea même d’entreprendre des recours contre la LNH. Il faut dire que les Nordiques étaient sa quatrième équipe en trois ans (cinq si on prend en considération qu’il a fait deux passages avec les Rangers). À la fin de la saison, il demanda un contrat de trois ans aux Nordiques, mais on l’échangea plutôt aux Blues, en retour de Rick Lapointe. 

Quant à Gillis, qui avait connu de beaux succès avec les Castors de Sherbrooke, il eut de la difficulté à justifier son rang de sélection (4e en 1977) avec les faibles Canucks. Après un bref passage à New York, il espérait avoir enfin l’occasion de se faire justice avec les Nordiques. Il joua 12 matchs et signa avec Buffalo l’année suivante. 

Les Nordiques ne furent toutefois pas les seuls à avoir des problèmes avec les impôts. Leurs rivaux au bout de la 20 eurent aussi un problème avec l’un des deux américains qui portaient leur uniforme, Rod Langway. (L’autre était Chris Nilan.) 

Langway avait signé un contrat de six ans quelques mois avant le budget MacEachen. Il en déchanta rapidement. Une fois qu’il avait payé Québec, Ottawa, le New Hampshire (où il habitait) et Washington, il estimait qu’il payait 70% d’impôt. Un taux de change à 76¢ ne fit qu’empirer la situation. Il exigea donc un échange et menaça même de prendre sa retraite. 

D’autres joueurs non-américains observèrent la situation et commencèrent à demander à être compensé, comme Larry Robinson et Steve Shutt, eux qui avaient vu l’effet d’un échange à une équipe américaine sur les finances de leur ex-coéquipier Guy Lapointe. Guy Lafleur affirma que l’idée d’être échangé au sud de la frontière ne le rebutait plus. Quant à Mark Napier, il devint joueur autonome (avec compensation) dans l’espoir qu’une équipe américaine lui fasse signe. 

À ce sujet, il faut dire que les équipes québécoises étaient celles qui étaient les plus coincées. Si la situation était la même au niveau fédéral, les gouvernements ontarien et albertain étaient beaucoup moins voraces que le Québec. 

Excédé de la situation, le directeur-gérant du Tricolore, Irving Grundman fit une sortie remarquée lors des assises de la ligue, en exigeant la démission de MacEachen. 

En juin, des ajustements furent apportés au budget. Certains étalements furent permis, si on payait l’impôt immédiatement (récupéré plus tard), mais il demeurait encore avantageux d’aller aux États-Unis. 

Si des ententes furent conclues avec Lafleur et Robinson, Grundman dut se résoudre à échanger son insatisfait. Langway prit le chemin de Washington, avec Brian Engblom, Doug Jarvis et Craig Laughlin. En retour, les Canadiens firent l’acquisition de Ryan Walter et Rick Green. Si ceux-ci n’étaient pas avantagés fiscalement par la transaction, il pouvait au moins quitter les misérables Capitals. Ironiquement, l’échange permit finalement à Washington d’accéder aux séries, après en avoir été exclus à leurs huit premières saisons. 

Les paiements différés furent remis en place plus tard, diminuant l’écart entre les deux pays. Le taux de change varie d’une année à l’autre (et les joueurs sont maintenant payés en dollars américains), mais l’enjeu fiscal demeure. 

Sources : 

Clairoux, Benoit, Dumont, Pierre-Yves, Il était une fois les Nordiques : 100 joueurs racontent, Édition Sylvain Harvey, 2024, pages 235-236, 

″MacEachen aims to rob wealthy of tax loopholes″ de Ian Hunter, November 13, 1981, Ottawa Citizen, page 38, 

″Robbie Ftorek était totalement lavé″ de Claude Larochelle, 4 janvier 1982, Le Soleil, page C1, 

″Talafous change d’idée″ de Maurice Dumas, 4 janvier 1982, Le Soleil, 4 janvier 1982, page C2, 

″Gillis se révélera-t-il à Québec?″ de Maurice Dumas, 5 janvier 1982, Le Soleil, page C1, 

″Pat Hickey tient son bout″ de Maurice Dumas, 10 mars 1982, Le Soleil, page D1, 

″Napier, Langway may leave Habs″, CP, June 1, 1982, Saskatoon Star-Phoenix, page B2, 

″Canadiens to lose Napier, maybe Langway″ de Red Fisher, June 1, 1982, Montreal Gazette, page B6,

″Les assises démarrent sous le signe de la colère «MacEachen n’a pas fait son ouvrage» - Grundman″ de Bernard Brisset, 8 juin 1982, La Presse, page S4, 

″Pour Langway, de l’argent un échange ou la grève″ de Bernard Brisset, 8 juin 1982, La Presse, page S7, 

″La situation est un peu moins tragique – Les équipes canadiennes demeurent désavantagées″ de Michel Magny, 30 juin 1982, La Presse, page S4, 

″Du pareil au même″, PC, 30 juin 1982, La Presse, page S4, 

″Les agents vont encore conseiller à leurs clients d’aller «jouer ailleurs»″, UPC, 30 juin 1982, La Presse, page S4, 

″Le budget : un cataplasme sur une jambe de bois″ de Réjean Tremblay, 30 juin 1982, La Presse, page S5, 

″Lafleur pondering Canadiens’ offer″, CP, August 12, 1982, Vancouver Sun, page F2, 

″Lafleur going to the top in salary squabble″, UPI, August 27, 1982, Montreal Gazette, page C1, 

″Le hockey et les impôts – Montréal, un cas unique″ de Bernard Brisset, 27 août 1982, La Presse, page S5, 

″Habs not panicking″ de Steve Simmons, October 9, 1982, Calgary Herald, page D2, 

″Le régime des prestations aux employés permet de combler l’écart de rémunération″ de Michel Faille, 22 janvier 1986, Le Devoir, page 12.

 

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