En intitulant mon billet d’un extrait de ″La bohême″ de Charles Aznavour, je trahis un peu (beaucoup) mon âge. Mais il s’agit d’une tranche de vie qui, 45 ans plus tard, peut paraître préhistorique à ceux qui n’ont pas vécu cette époque.
Le 17 décembre 1980, les Canadiens se présentèrent à Vancouver pour affronter les Canucks. À ce moment, Montréal sortait à peine de sa dynastie des années 1970. De l’autre côté, les Canucks existaient seulement depuis 10 ans et cherchaient encore à établir une certaine respectabilité. Ils avaient raté les éliminatoires six fois, n’avaient jamais remporté une série et en saison, ils n’avaient présenté une fiche supérieure à ,500 qu’à deux reprises. Le résultat fut que le Tricolore était extrêmement populaire sur la côte-ouest et l’équipe locale se sentait défavorisée lorsque Montréal était en ville. (Les Canadiens sont encore très populaires dans l’ouest du pays, mais disons que le temps a fait son œuvre et que c’est beaucoup plus près d’un équilibre normal pour une équipe hôtesse.)
Dave ″Tiger″ Williams avait été échangé des Leafs aux Canucks lors de la saison précédente. L’un des pires agitateurs de la ligue, Williams avait aussi la réputation d’être francophobe. La veille du match, il avait confié à un journaliste du Vancouver Sun, James Lawdon, qu’il trouvait complètement insensé que la foule appuie aussi massivement une équipe de ″frogs″. Sentant que ses propos étaient hautement controversés, le journaliste insista qu’il n’avait pas été prononcés sous l’effet de l’émotion, mais qu’il y avait vraiment réfléchi. Williams se cala encore plus en ajoutant que c’était sûrement le premier ministre René Lévesque (le premier référendum avait eu lieu quelques mois auparavant) qui payait pour qu’il y ait autant de gens qui applaudissaient les ″frogs″ dans les estrades. Ces insultes ne passèrent pas inaperçues. Larry Robinson indiqua qu’il était difficile d’avoir une conversation intelligente avec quelqu’un qui, comme Williams, ne l’était pas. Gaston Gingras décrivit Williams comme un jaune et voulut lui régler son cas, mais en bout de ligne il fut peu utilisé par l’entraîneur Claude Ruel. Chris Nilan voulut se battre avec Williams, mais ce dernier refusa en se cabrant la tête entre ses deux bras. Nilan prit alors quatre minutes de punition pendant lesquelles les Canucks comptèrent deux fois, dont un par Williams lui-même. Après le match, Nilan déclara que ″J’aimerais cent fois mieux être un frog qu’un chicken.″
Même si Montréal avait une meilleure équipe sur papier, le match se termina par un match nul de 4-4. Williams avait toutefois réussi à jouer dans la tête des Canadiens. La table était toutefois mise pour la visite des Canucks à Montréal, qui n’aurait toutefois pas lieu avant le 21 mars suivant.
Williams était alors attendu de pied ferme. Huit policiers furent assignés à sa sécurité. Sur la patinoire, les choses ne tardèrent pas à dégénérer. La charge fut d’ailleurs menée par trois joueurs au sentiment nationaliste connu, Guy Lapointe, Richard Sévigny et Mario Tremblay.
Lapointe et Tremblay se mirent d’abord à deux pour infliger une mise en échec mémorable à Williams, que la foule huait à chaque occasion.
Lorsqu’à 9:20, Williams y alla d’une vicieuse charge au bâton sur Sévigny, gardien de petite taille mais à la fougue indiscutable, Lapointe se jeta sur lui. Sévigny fit de même, devenant ainsi le troisième homme de la bagarre, qui dégénéra rapidement en foire. Finalement, l’arbitre Ron Hoggarth décerna 98 minutes de pénalité. Sévigny fut expulsé du match, bien qu’il affirma qu’il avait été blessé et qu’il aurait dû laisser sa place à Denis Herron de toute façon.
Le tout reprit à 8:17 de la deuxième période. Une autre longue mêlée générale éclata. Tremblay s’en prit à Williams et 72 autres minutes de pénalité furent décernées. Le Bleuet bionique fut à son tour expulsé du match.
À l’époque, les matchs du samedi (à La Soirée du hockey, à Radio-Canada) étaient à 20h. J’avais presque 8 ans. Même si c’était beaucoup plus tard que mon heure habituelle, j’avais une permission spéciale pour regarder les matchs du samedi jusqu’à la fin. Je regardais habituellement le début avec ma mère, qui allait éventuellement se coucher. Mon père, mon frère et mes sœurs n’avaient aucun intérêt pour le hockey, ce qui fait que je me retrouvais après un moment seul à regarder l’unique télé de la maison.
Sauf que le match de ce soir était interminable, avec les innombrables bagarres. Mon père finit par se réveiller et vint me dire que ça suffisait et que je devais aller me coucher.
Le lendemain, je ne savais toujours pas qui avait gagné. À ce moment, il n’y avait évidemment pas d’internet, ni de RDS, ni de RDI. (Nous n’avions pas le câble de toute façon.) À Radio-Canada, le dimanche matin était consacré à des émissions jeunesse. Ce n’était donc pas en regardant Passe-Partout ou Grisu le petit dragon que j’allais apprendre qui avait gagné la veille. À TVA, ce n’était pas en regardant C’était l’bon temps, une émission animée par Guy Godin qui parlaient de vieux chanteurs, que j’en apprendrais plus.
À la radio, de ce que je me souvienne, le FM diffusait exclusivement de la musique, sans vraiment d’info. Au AM, on retrouvait à ces heures de faible écoute principalement des chansons rétros en mono.
Et le journal? Mon père était abonné à La Presse, qui à l’époque ne publiait pas le dimanche. J’habitais à la campagne, alors le dépanneur était un peu loin pour aller chercher le Journal de Montréal.
Mais à midi, il y avait un bulletin de nouvelles à la télé, n’est-ce pas? En fait, non, pas à ce moment. À Radio-Canada, c’était La Semaine verte. Du côté de TVA, pas plus de chance, c’était Le Brunch, une émission culturelle avec Reine Malo.
Donc, je devais attendre à 16h30 pour regarder Sport Mag, une émission hebdomadaire à TVA qui couvrait l’actualité sportive, pour connaître le résultat?
Finalement, mon père m’annonça que nous allions rendre visite à ma tante. En chemin, alors que nous avons passé près d’un dépanneur (les magasins et les épiceries étaient alors fermés le dimanche), je l’ai littéralement harcelé pour qu’il arrête pour que je puisse acheter le Journal de Montréal, ce qu’il a accepté de faire.
J’ai finalement pu apprendre que les choses s’étaient calmées en troisième, alors qu’il n’y avait eu aucune pénalité. Une victoire de 5-3. Un but et une passe pour Larry Robinson et Mark Napier, mais surtout 34 minutes de pénalité pour Tremblay, 22 pour Sévigny et 17 pour Lapointe. Ce dernier rata d’ailleurs le match suivant, blessé, alors que Sévigny put reprendre le filet.
De son côté, Williams, qui est toujours à ce jour le meneur de tous les temps pour les minutes de pénalité, en accumula 31. À la fin du match, il ne se défila pas. Il assuma ses paroles, en disant toutefois qu’il pensait qu’il s’adressait à un ami. Il dit aussi que la situation ne l’avait pas affecté et qu’en tant qu’ ″Indien″, il était habitué que tout le monde le déteste. (Note : Dave Williams n’est pas autochtone.)
Son entraîneur Harry Neale vint à sa défense en disant que Williams était un combattant bien que, contrairement à ce qu’avait affirmé ce dernier, il avait été affecté par les événements.
Le coéquipier de Williams, Richard Brodeur, confia plus tard qu’il avait été mis au fait par le principal intéressé des déclarations qu’il ferait pour provoquer des réactions. Brodeur le qualifia d’ailleurs de phénomène. Williams confirma que son but était de voler le spectacle et de créer la controverse.
Sources :
″Le Canadien acclamé à Vancouver «Lévesque paie pour faire applaudir des frogs» - Williams″ de Bernard Brisset, 18 décembre 1980, La Presse, page B1,
″Tiger Williams prend de la place″ de Bernard Brisset, 19 décembre 1980, La Presse, page B1,
″Les p’tites grenouilles attendent Tiger″ de Bernard Brisset, 21 mars 1981, La Presse, page F1,
″Ruel fait les éloges de Sévigny″ de Bernard Brisset, 23 mars 1981, La Presse, page S3,
″Une longue soirée pour Williams″ de Bernard Brisset, 23 mars 1981, La Presse, page S4,
″Williams ne regrette rien″ de Bernard Brisset, 23 mars 1981, La Presse, page S5,
″Lapointe paie la rançon de la gloire″ de Bernard Brisset, 23 mars 1981, La Presse, page S5,
Télé-Presse du 21 au 28 mars 1981
″Les Canucks tiennent leur bout″ de Maurice Dumas, 24 mars 1981, Le Soleil, page D1,
″Davis : Still feisty, Tiger Williams honouring Indigeous ′family′ during Pro Scout events″ de Darrell Davis, September 19, 2025, Regina Leader-Post (leaderpost.com).


