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lundi 15 juin 2026

Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître



En intitulant mon billet d’un extrait de ″La bohême″ de Charles Aznavour, je trahis un peu (beaucoup) mon âge. Mais il s’agit d’une tranche de vie qui, 45 ans plus tard, peut paraître préhistorique à ceux qui n’ont pas vécu cette époque. 

Le 17 décembre 1980, les Canadiens se présentèrent à Vancouver pour affronter les Canucks. À ce moment, Montréal sortait à peine de sa dynastie des années 1970. De l’autre côté, les Canucks existaient seulement depuis 10 ans et cherchaient encore à établir une certaine respectabilité. Ils avaient raté les éliminatoires six fois, n’avaient jamais remporté une série et en saison, ils n’avaient présenté une fiche supérieure à ,500 qu’à deux reprises. Le résultat fut que le Tricolore était extrêmement populaire sur la côte-ouest et l’équipe locale se sentait défavorisée lorsque Montréal était en ville. (Les Canadiens sont encore très populaires dans l’ouest du pays, mais disons que le temps a fait son œuvre et que c’est beaucoup plus près d’un équilibre normal pour une équipe hôtesse.) 

Dave ″Tiger″ Williams avait été échangé des Leafs aux Canucks lors de la saison précédente. L’un des pires agitateurs de la ligue, Williams avait aussi la réputation d’être francophobe. La veille du match, il avait confié à un journaliste du Vancouver Sun, James Lawdon, qu’il trouvait complètement insensé que la foule appuie aussi massivement une équipe de ″frogs″. Sentant que ses propos étaient hautement controversés, le journaliste insista qu’il n’avait pas été prononcés sous l’effet de l’émotion, mais qu’il y avait vraiment réfléchi. Williams se cala encore plus en ajoutant que c’était sûrement le premier ministre René Lévesque (le premier référendum avait eu lieu quelques mois auparavant) qui payait pour qu’il y ait autant de gens qui applaudissaient les ″frogs″ dans les estrades. 

Ces insultes ne passèrent pas inaperçues. Larry Robinson indiqua qu’il était difficile d’avoir une conversation intelligente avec quelqu’un qui, comme Williams, ne l’était pas. Gaston Gingras décrivit Williams comme un jaune et voulut lui régler son cas, mais en bout de ligne il fut peu utilisé par l’entraîneur Claude Ruel. Chris Nilan voulut se battre avec Williams, mais ce dernier refusa en se cabrant la tête entre ses deux bras. Nilan prit alors quatre minutes de punition pendant lesquelles les Canucks comptèrent deux fois, dont un par Williams lui-même. Après le match, Nilan déclara que ″J’aimerais cent fois mieux être un frog qu’un chicken.″ 

Même si Montréal avait une meilleure équipe sur papier, le match se termina par un match nul de 4-4. Williams avait toutefois réussi à jouer dans la tête des Canadiens. La table était toutefois mise pour la visite des Canucks à Montréal, qui n’aurait toutefois pas lieu avant le 21 mars suivant. 

Williams était alors attendu de pied ferme. Huit policiers furent assignés à sa sécurité. Sur la patinoire, les choses ne tardèrent pas à dégénérer. La charge fut d’ailleurs menée par trois joueurs au sentiment nationaliste connu, Guy Lapointe, Richard Sévigny et Mario Tremblay. 

Lapointe et Tremblay se mirent d’abord à deux pour infliger une mise en échec mémorable à Williams, que la foule huait à chaque occasion. 

Lorsqu’à 9:20, Williams y alla d’une vicieuse charge au bâton sur Sévigny, gardien de petite taille mais à la fougue indiscutable, Lapointe se jeta sur lui. Sévigny fit de même, devenant ainsi le troisième homme de la bagarre, qui dégénéra rapidement en foire. Finalement, l’arbitre Ron Hoggarth décerna 98 minutes de pénalité. Sévigny fut expulsé du match, bien qu’il affirma qu’il avait été blessé et qu’il aurait dû laisser sa place à Denis Herron de toute façon. 

Le tout reprit à 8:17 de la deuxième période. Une autre longue mêlée générale éclata. Tremblay s’en prit à Williams et 72 autres minutes de pénalité furent décernées. Le Bleuet bionique fut à son tour expulsé du match. 

À l’époque, les matchs du samedi (à La Soirée du hockey, à Radio-Canada) étaient à 20h. J’avais presque 8 ans. Même si c’était beaucoup plus tard que mon heure habituelle, j’avais une permission spéciale pour regarder les matchs du samedi jusqu’à la fin. Je regardais habituellement le début avec ma mère, qui allait éventuellement se coucher. Mon père, mon frère et mes sœurs n’avaient aucun intérêt pour le hockey, ce qui fait que je me retrouvais après un moment seul à regarder l’unique télé de la maison. 

Sauf que le match de ce soir était interminable, avec les innombrables bagarres. Mon père finit par se réveiller et vint me dire que ça suffisait et que je devais aller me coucher. 

Le lendemain, je ne savais toujours pas qui avait gagné. À ce moment, il n’y avait évidemment pas d’internet, ni de RDS, ni de RDI. (Nous n’avions pas le câble de toute façon.) À Radio-Canada, le dimanche matin était consacré à des émissions jeunesse. Ce n’était donc pas en regardant Passe-Partout ou Grisu le petit dragon que j’allais apprendre qui avait gagné la veille. À TVA, ce n’était pas en regardant C’était l’bon temps, une émission animée par Guy Godin qui parlaient de vieux chanteurs, que j’en apprendrais plus. 

À la radio, de ce que je me souvienne, le FM diffusait exclusivement de la musique, sans vraiment d’info. Au AM, on retrouvait à ces heures de faible écoute principalement des chansons rétros en mono. 

Et le journal? Mon père était abonné à La Presse, qui à l’époque ne publiait pas le dimanche. J’habitais à la campagne, alors le dépanneur était un peu loin pour aller chercher le Journal de Montréal. 

Mais à midi, il y avait un bulletin de nouvelles à la télé, n’est-ce pas? En fait, non, pas à ce moment. À Radio-Canada, c’était La Semaine verte. Du côté de TVA, pas plus de chance, c’était Le Brunch, une émission culturelle avec Reine Malo. 

Donc, je devais attendre à 16h30 pour regarder Sport Mag, une émission hebdomadaire à TVA qui couvrait l’actualité sportive, pour connaître le résultat? 

Finalement, mon père m’annonça que nous allions rendre visite à ma tante. En chemin, alors que nous avons passé près d’un dépanneur (les magasins et les épiceries étaient alors fermés le dimanche), je l’ai littéralement harcelé pour qu’il arrête pour que je puisse acheter le Journal de Montréal, ce qu’il a accepté de faire. 

J’ai finalement pu apprendre que les choses s’étaient calmées en troisième, alors qu’il n’y avait eu aucune pénalité. Une victoire de 5-3. Un but et une passe pour Larry Robinson et Mark Napier, mais surtout 34 minutes de pénalité pour Tremblay, 22 pour Sévigny et 17 pour Lapointe. Ce dernier rata d’ailleurs le match suivant, blessé, alors que Sévigny put reprendre le filet. 

De son côté, Williams, qui est toujours à ce jour le meneur de tous les temps pour les minutes de pénalité, en accumula 31. À la fin du match, il ne se défila pas. Il assuma ses paroles, en disant toutefois qu’il pensait qu’il s’adressait à un ami. Il dit aussi que la situation ne l’avait pas affecté et qu’en tant qu’ ″Indien″, il était habitué que tout le monde le déteste. (Note : Dave Williams n’est pas autochtone.) 

Son entraîneur Harry Neale vint à sa défense en disant que Williams était un combattant bien que, contrairement à ce qu’avait affirmé ce dernier, il avait été affecté par les événements. 

Le coéquipier de Williams, Richard Brodeur, confia plus tard qu’il avait été mis au fait par le principal intéressé des déclarations qu’il ferait pour provoquer des réactions. Brodeur le qualifia d’ailleurs de phénomène. Williams confirma que son but était de voler le spectacle et de créer la controverse. 

Sources : 

″Le Canadien acclamé à Vancouver «Lévesque paie pour faire applaudir des frogs» - Williams″ de Bernard Brisset, 18 décembre 1980, La Presse, page B1, 

″Tiger Williams prend de la place″ de Bernard Brisset, 19 décembre 1980, La Presse, page B1, 

″Les p’tites grenouilles attendent Tiger″ de Bernard Brisset, 21 mars 1981, La Presse, page F1, 

″Ruel fait les éloges de Sévigny″ de Bernard Brisset, 23 mars 1981, La Presse, page S3, 

″Une longue soirée pour Williams″ de Bernard Brisset, 23 mars 1981, La Presse, page S4, 

″Williams ne regrette rien″ de Bernard Brisset, 23 mars 1981, La Presse, page S5, 

″Lapointe paie la rançon de la gloire″ de Bernard Brisset, 23 mars 1981, La Presse, page S5, 

Télé-Presse du 21 au 28 mars 1981 

″Les Canucks tiennent leur bout″ de Maurice Dumas, 24 mars 1981, Le Soleil, page D1, 

″Davis : Still feisty, Tiger Williams honouring Indigeous ′family′ during Pro Scout events″ de Darrell Davis, September 19, 2025, Regina Leader-Post (leaderpost.com).

 

dimanche 22 septembre 2024

Bob Girard





Travailleur infatigable, Robert Girard n’a pas eu le parcours le plus typique qui soit. Jamais repêché, c’est alors qu’il jouait au niveau senior avec les As d’Amqui qu’il signa un contrat comme agent libre. Les faibles Golden Seals de la Californie, tentant désespérément de retrouver un peu de profondeur, lui firent signer un contrat comme agent libre en septembre 1973.

Il fut d’abord assigné aux Checkers de Charlotte de la SHL (Southern Hockey League), avant de graduer avec les Golden Eagles de Salt Lake de la WHL (Western Hockey League).

Comme 1973-74 fut la dernière année d’existence de la WHL, les Golden Eagles et Girard se joignirent l’année suivante à la CHL (Central Hockey League). L’année fut également soulignée par l’arrivée de Jack Evans derrière le banc. Ce fut aussi l’un des rares points positifs de l’histoire des Seals, alors que leur club-école finit premier au classement et remporta la Coupe Adams. Girard, un ailier versatile qui était jusqu’à récemment un défenseur, contribua aux succès de l’équipe avec 13 buts et 32 passes.

Les minables Seals, qui venaient de changer six fois d’entraîneur en quatre ans, ne pouvaient pas passer à côté de ce rare coup d’éclat, et firent alors graduer Evans derrière leur banc pour la saison 1975-76. Celui-ci en profita pour faire graduer Girard avec lui. D’ailleurs, il devait vraiment apprécier son jeu, puisque dès son année recrue, il joua l’année au complet. Le manque de talent de l’équipe fit aussi en sorte qu’il hérita de missions périlleuses habituellement pas confiées aux nouveaux venus, comme celle de surveiller Guy Lafleur lors des affrontements contre Montréal.

Offensivement, Girard s’en tira aussi relativement bien, malgré quelques disettes. Si une autre recrue, Dennis Maruk, compta 30 buts, Girard parvint tout de même à en accumuler 16, en plus de 26 passes. Ce ne fut toutefois pas suffisant pour rendre les Seals respectables, qui ratèrent encore les séries et qui terminèrent 14e sur 18, avec une fiche de 27-42-11. Avec une moyenne de 6944 spectateurs, ils terminèrent également derniers au niveau des foules et finirent par déménager à Cleveland, pour devenir les Barons.

À Cleveland, les résultats ne furent guère mieux, ni sur la patinoire, ni dans les estrades.

Girard marqua 11 buts et obtint 10 passes en 1976-77, avant d’être échangé au cours de la saison 1977-78. Il n’améliora toutefois pas ainsi son sort, puisqu’il se retrouva avec une équipe encore pire, les Capitals de Washington. En retour, les Caps donnèrent tout de même un joueur qui avait connu des saisons intéressantes offensivement, Walt McKechnie.

À Washington, il fit la rencontre de Robert Sirois, qui devint un ami et même un partenaire d’affaires, avec qui il détint pendant un moment un restaurant italien à Pierrefonds.

À un moment où ils étaient en vacances à Miami avec quelques coéquipiers, Sirois vit Girard entrer dans un bar. Il voulut le suivre, mais on l’empêcha. Lorsqu’il insista, il put finalement être admis. À l’intérieur, il constata que la clientèle était purement masculine. Lorsqu’il repéra finalement Girard, il le vit alors qu’il dansait langoureusement avec un autre homme. Éberlué, Sirois se fit alors demander par un autre client s’il était au courant qu’il s’agissait d’un bar gay. Sirois répondit qu’il n’en savait absolument rien et sortit.

Dans une LNH des années 1970, alors que le jeu était très agressif et l’ambiance plutôt macho et homophobe, ce point était très embarrassant. Sirois, avec ce qu’il a qualifié lui-même de sa mentalité de l’époque, dit alors lors d’une conversation ultérieure à Girard que le tout devait demeurer secret et qu’il devrait se faire soigner. Le secret demeura.

Girard joua aussi la saison 1978-79 avec les Capitals, mais au repêchage de 1979, il fut déçu de ne pas avoir été choisi par les Nordiques. Il retourna donc avec les Capitals, avec qui il joua un dernier match dans la LNH. Il passa le reste de la saison avec les Bears de Hershey dans la Ligue américaine, avec qui il remporta la Coupe Calder.

Il tenta brièvement l’expérience suisse, avant de revenir dans la région montréalaise et de jouer dans des ligues récréatives.

S’il est décédé en 2017, à l’âge de 69 ans, ce n’est qu’après que la question de son orientation sexuelle refit surface. Marie-Claude Savard, dans le cadre de la série documentaire ″Intouchables″, diffusée en 2020, se demanda pourquoi il n’y avait jamais eu un seul joueur de la Ligue nationale qui ait dévoilé son homosexualité. C’est ainsi que l’équipe retraça Sirois et le frère de Girard, Denis. Ce dernier confirma le tout et s'est dit persuadé que s’il avait été toujours vivant, dans le contexte actuel, Robert aurait sûrement accepté de finalement faire sa ″sortie du placard″.

Malgré les journées de la fierté, est-ce que les choses ont vraiment changé?  Bien qu'il soit pratiquement statistiquement impossible qu'il n'y ait aucun homosexuel dans la LNH, il demeure qu'aucun ne se soit affiché comme tel, ni maintenant, ni jamais.

Sources:

″Gritty Girard finds success as winger″, de Brent Checketts, Deseret News, November 7, 1974, page F1,

″Girard espère″ de Bernard Brisset des Nos, Montréal-Matin, 7 décembre 1976, page 69,

″Les matineux″, Montréal-Matin, 29 décembre 1976, page 47,

″Les matineux″, Montréal-Matin, 30 août 1978, page 59,

″Burton reviendra jouer au Colisée″ de Maurice Dumas, Le Soleil, 14 juin 1979, page C1,

″Intouchables, L’homosexualité au hockey, entre tabou et clichés″ (Les intouchables : argent, sexe, drogue et… hockey! | ICI.Radio-Canada.ca)

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